Carthage: Une Malédiction Vieille de Milliers d’Années

Une fiction inspirée de personnages et de faits réels et autres fictifs

Entre 10 000 et 5000 av. J.-C. — Afrique Du Nord

Yunus, doyen de la tribu depuis 80 ans, proclamé guide suprême, affirma, à l’approche du littoral, qu’il était de mauvais présage de poser les pieds sur terre ferme par temps de nuits, et qu’il fallait attendre l’aube avant de descendre des pirogues.

Le guide, avait les oreilles décollées faisant deux fois la taille d’une oreille ordinaire et affichait une marque bleu-noir sur le front qu’il portait depuis sa naissance.

Cette marque ressemblerait selon les descriptions transmises de génération en génération à la forme du Tanit. On disait que son flair venait de ses grandes oreilles et que sa sagesse, qui avait sauvé les siens de plusieurs pertes tout au long des décennies, se dégageait de sa marque bleue au front.

Croyant bien faire, Yunus ne put prédire l’ouragan, venant du continent du Nord, qui frappa violemment son peuple à la mer pendant la nuit, et le renvoya lui ainsi que plus de la moitié de sa tribu périr dans les profondeurs de la Méditerranée.

Tunus, la plus vielle des survivants, hérita du commandement de la tribu et prononça une prophétie au lendemain de la tragédie.

Elle prédit que le peuple qui occupera cette terre serait voué à vivre et à revivre les désolations à chaque moment où il lui semblerait qu’il avait atteint le sommet, tout comme il était arrivé la veille aux siens.

Elle prédit aussi que cette terre serait condamnée à des milliers d’années d’infortunes qui seront toutes causées par la force venant du Nord et de l’impétuosité venant de ses propres enfants.

La vaticinatrice prédit finalement que seul un descendant direct de Yunus saurait abolir le sort jeté sur cette civilisation et renverser le cours de l’histoire en sa faveur. Mais elle prévint de ses faux descendants et des désastres qu’ils engendreraient. Jusqu’à ce que ce jour de renaissance vienne, ce peuple resterait prisonnier de ce cycle d’infortunes du destin.

L’histoire du guide à la marque bleue au front et la prophétie de Tunus furent racontées et transmises de génération en génération.

202 av. J.-C. — Zama (Actuel Nord Ouest de la Tunisie)

Le général prit des deux mains son armure sur laquelle était gravé le signe du Tanit et l’éleva plus haut que ses épaules aux yeux de toute son armée, avant de l’implanter d’un coup brusque par terre devant ses troupes et leur parla du haut de la colline.

“Avant de contourner la montagne, je souhaite vous parler de trois choses qui impactent cette guerre et que cette guerre impactera à jamais: Le passé, le présent et le futur.

Le passé, le nôtre, est glorieux mais cette gloire n’a jamais été aussi compromise. Si la gloire nous appartient encore, c’est parce que nous sommes encore en vie pour la défendre et que nous pouvons encore écrire notre passé par nous-même. Si jamais demain nous cessions d’exister, alors notre passé cessera d’exister lui aussi, du moins, il ne ressemblera plus jamais à ce que nous avions réellement vécu.

Le passé est deux.

D’abord, le passé réel, celui dont ces montagnes et cette mer ont été témoin. C’est celui qui a été vécu par nos ancêtres.

Ensuite, le passé incertain, celui qui a été raconté à nos ancêtres, et que nos ancêtres nous ont raconté à leurs tours.

Le premier est certainement différent et plus vaste que le deuxième, car le passé a toujours été raconté par les vainqueurs. Mais les montagnes et la mer ont tout vu et connaissent la vérité. Et elles n’oublient pas.

Et aujourd’hui, nous pouvons nous donner le droit de l’écrire tel qu’il a été vécu. Aujourd’hui, nous pouvons faire en sorte que nos enfants puissent connaître notre histoire telle que les montagnes et la mer l’auront vue. Aujourd’hui, nous pouvons faire coïncider les deux passés.”

Le présent est un seul instant. Il est infime devant la grandeur du passé et l’infinité du futur, certes… Mais, il est plus impactant et plus dominant. Il est capable de bousculer et de changer les deux à la fois.

Le présent est ce que nous pouvons contrôler, c’est l’outil dont nous disposons pour restituer les deux passés, celui qui est déjà derrière nous, et celui qui le deviendra dans les années et les siècles à venir.”

Le futur est, quant à lui, conditionné par l’issue de la bataille à laquelle nous nous apprêtons à livrer. Il est de deux possibilités.

La première, est que nous envahissons Rome, nous la conquérons, mettons fin à ses agressions et permettons à Carthage de rayonner sur la méditerranée pendant plusieurs siècles encore. Carthage demeurera à jamais la première puissance et référence économique de ce monde et attirera les étrangers des civilisations de l’Europe et de partout ailleurs, qui viendront y chercher l’asile, ainsi que la lumière du savoir et du progrès.

La deuxième possibilité est que nous perdons. Carthage, alors, périra et Rome détruira nos récits de l’histoire et l’écrira à sa gloire. Et soyez sûrs qu’elle ne sera guère écrite de la façon dont nous l’avions vécu. La vérité de l’histoire restera emprisonnée dans la mémoire des montagnes et de la mer à jamais. Et ça sera alors à nos descendants de porter le poids de notre défaite en eux pour les siècles à venir.”

Hannibal ne voulait rien entendre à la prophétie. Il n’avait foi qu’en ses hommes et en lui même. Hannibal et son armée se dirigèrent vers le champs de la bataille.

Prenant en compte les informations et les instructions de son conseillé de longue date Qarnaim, Hannibal crût profiter de l’avantage du terrain qu’il connaissait bien et porta son armée en haut de la colline de Thèla.

Qarnaim s’était gravé d’une lame le symbole du Tanit sur la peau de son front, en guise de fidélité à Carthage et à son ancienne histoire. Qarnaim croyait en la prophétie.

20 Juillet 1877 — Bardo, Tunisie (Province de l’Empire Ottoman)

Mais en cette soirée de Juillet, lorsque Mohamed Karoui le visita à son bureau, Kheireddine n’était plus ce visage sérieux et serein qui dégageait tant d’assurance. Il apparût plutôt abattu, terriblement fatigué de naviguer contre tous les courants et de multiplier des efforts qui n’avaient connu que résistance de la part de son supérieur hiérarchique Mohamed Sadok Bey et de son favori Mustapha Ben Ismaïl.

Il avait ressorti la lettre de démission qu’il avait déjà écrite l’année d’avant et songea à toutes les tentatives de reconstruction et de réformes étouffées durant les dernières décennies.

Il songea à la première chance de réforme, le règne prometteur d’Ahmed Bey qui commençait par la reconstruction militaire, l’affranchissement des esclaves et qui s’était terminé par le Choléra, qui avait tué plus de cent milles personnes, et par l’évasion de Mahmoud Ben Ayed, emportant avec lui une fortune amassée sur le dos de l’état, et obtenant secrètement la nationalité Française en guise de garantie.

“Je m’étais déplacé en personne au tribunal en France pour défendre notre pays contre ses actes de corruption et de vol des bien de l’état, en vain!”

Puis il se rappela du règne de M’hamed Bey, qui malgré les efforts des réformistes et de l’instauration du Pacte Fondamental et de la Constitution de 1861, continua à abuser de son pouvoir, à tout juger en lit de justice, à ordonner les exécutions, à aggraver la situation financière du pays et à réduire l’effectif des forces armées.

Enfin, il se rappela de la prise de pouvoir de Sadok Bey qui avait plongé le pays dans l’insurrection à cause de la faillite financière et de la pression fiscale infligée. Sadok Bey, lui-même avait subit la pression étrangère pour abandonner la constitution que Kheireddine avait participé à son élaboration trois années plus tôt. La constitution n’arrangeait plus la diplomatie Française car elle pouvait permettre au pays de se réformer par lui même.

“J’ai l’esprit tranquille, Mohamed. J’aurais au moins fait tout ce qui était en mon pouvoir depuis que j’avais intégré le gouvernement du Bey. Nous avions réorganisé l’administration, instauré un système de supervision du système judiciaire et réorganisé le système éducatif. Le Collège Sadiki vivra à jamais et restera l’une de mes plus grandes fiertés.”

“Il le sera Sidi Kheireddine, mais nous avons encore besoin de vous, vous incarnez le dernier espoir!”

“Cette fois, c’est bien fini. Certains me reprochent de ne pas appliquer tout ce que je préconise dans mon livre. J’aurais tellement aimé qu’ils se mettent à ma place et qu’ils voient qu’à chaque tentative pour réparer, à chaque prise de décision dans l’intérêt de la Tunisie, je dois faire face à la résistance du Bey et de ceux qui les entourent. Je suis fatigué de devoir trouver des compromis avec des Tunisiens pour des réformes en faveur des Tunisiens! Je n’en peux plus!”

“C’est des serviteurs des Français, on le sait très bien! D’ailleurs, ils ne se sont pas trompés en prenant la ligne de Khaznadar, il coïncide avec leurs intérêts. Nous devons continuer à faire face!”

“Non, tout ça, c’est fini, je suis freiné par les miens.”

Kheireddine sortit son épinglette sous forme de Tanit de sa poche et se mit à la faire tourner sur sa table des deux doigts, dans un geste qui laissait paraître sa grande angoisse.

“Mais alors ?”

“Mais alors quoi ?”

“On disait que tu étais supposé être l’enfant de la prophétie…”

“Arrête Mohamed, tu fais partie de l’élite, tu es un ancien de l’Ecole Militaire du Bardo et tu parles sept langues. Ne me dis pas tu crois à ces choses-là. Paris va prendre Tunis, comme Rome avait pris Carthage. Il n’y a ni malédiction ni rien du tout, il y a juste un pays qui va droit vers la colonisation. C’est inévitable. Et je ne veux plus faire partie du gouvernement qui va l’y mener.”

“Je n’arrive pas à croire que, toi, Kheireddine, tu dises ça. Les réformistes ont besoin de toi… Si tu ne le fais pas pour ceux qui sont là, fais-le pour ceux qui sont partis, les Kadabou, les Ben Dhiaf…”

Kheireddine revit en flash sa vie depuis l’esclavagisme jusqu’au premier ministère, en passant par l’ascension militaire et les missions diplomatique.

“Arrête, ils ne m’ont pas laissé le choix, j’ai tout essayé, je n’en peux plus.”

2 juin 1978 — Rosario, Argentine

Dans les vestiaires, Abdelmajid Chetali, leader de l’équipe, mit de côté stratégie et tactique. S’inspirant de ce qu’avait fait Hannibal quelques milliers d’années auparavant, il sortit le drapeau Tunisien et l’accrocha des deux bouts en haut de l’entrée des vestiaires, avant de sortir en silence et de laisser ses joueurs retrouver une motivation en contemplant leur histoire.

Une heure plus tard, l’équipe, creusa dans son passé, renversa le score et sortit victorieuse de sa première bataille 3–1. Mais le chemin à la gloire passait encore une fois par l’Europe. Les prochains adversaires n’étaient autres que les Polonais, ainsi que les voisins des descendants de Scipion ; Les Allemands de l’Ouest.

Quelques jours après, les Carthaginois, bien que moins expérimentés, malmènent leurs adversaires du jour comme ils avaient malmenés leurs ennemis deux milles ans en arrière.

Au deuxième acte, Ali Kaabi regardait le ballon qui retombait dans sa surface et s’apprêta à le dégager loin au deuxième rebond. Au lieu de fixer le ballon, il fixa les yeux menaçants de l’attaquant adverse qui arrivait. Ali fléchit, eu peur de se rater, et rata la balle, qui retomba dans les pieds de l’attaquant Polonais qui fusilla la cage Carthaginoise sans se poser de questions.

Quelques minutes plus tard, Tmim Lahzemi combina une action magistrale en triangle, avec Agrebi et Akid, bien avant les temps du tacticien Cruyff. Il se retrouva en position favorable, arma son pied droit et s’apprêta à inverser le cours de l’histoire et de fusiller le camp adverse à la retombée du ballon…

18 Juin 2018 — Volgograd, Russie

L’histoire continua à se répéter en opposant Carthage au Nord.

Cette fois, malgré les feux amis et à l’encontre de la prophétie, le point du match nul en point de mire de l’équipe, qui lui permettrait de continuer sa marche forcée vers le prochain tour, semblait se rapprocher.

91ème minute. Un coup de pied arrêté renvoie le ballon sur la tête du bourreau Harry Kane. Farouk Ben Mustapha est bien placé au deuxième poteau, il avait suivi toute l’action et ne restait plus qu’à faire le bon geste, au bon moment, et de croire en sa bonne foi pour mettre fin au cycle des défaites.

23 Octobre 2011 — Bureau de vote, Tunisie

Mastour, s’apprêtait à rentrer au bureau de vote, suite à deux heures de queue, pour élire l’assemblée nationale constituante pour la première fois, tout comme son ancêtre Himilcon avait voté pour élire l’assemblée du peuple deux milles années en arrière.

“Les vieux grincheux” par Zyed Ben Ahmed — Carthage, Novembre 2018

Mastour, jusqu’au moment où il pénétra dans l’isoloir, ne pouvait se décider sur son vote. Il ne savait pas s’il devait prendre le choix de la raison et voter pour le parti qui avait le mérite. Ou s’il fallait se fier à son instinct, ses croyances et sa foi en la prophétie, en cochant la case à côté du symbole du Tanit. Un parti dont les dirigeants se présentaient toujours comme les héritiers et porteurs du passé glorieux de cette civilisation et adoptaient les paroles des ancêtres pour slogans.

Se rebeller contre ses superstitions ou céder à la tentation. Utiliser la force impactante du présent à changer le futur ou se fier aux prédictions du grand passé qui lui avaient été transmises.

Le choix était décisif, crucial pour le futur du pays. Le poids de la responsabilité était lourd à porter. Trop lourd…

Quelque part à travers temps

A l’arrivée de l’armée d’Hannibal à la colline, celle-ci était déjà occupée par l’ennemi, dont les troupes avaient aussi encerclé le terrain de part et d’autre. L’armée Carthaginoise était prise au piège. La bataille ultime, celle qu’il ne fallait pas perdre, fût perdue avant même de commencer.

Le conseillé d’Hannibal, reconverti en mercenaire, faisait partie du mouvement de rébellion contre le jeune Barca qui voulait sa chute pour laisser place à d’autres généraux. Mais, c’était toute l’histoire de Carthage qu’il fit chuter.

Deux milles années plus tard, Kheireddine fut poussé vers la sortie par les siens comme Hannibal le fut bien avant lui. Il démissionna du gouvernement et rejoint le territoire Français pour des vacances rapidement interrompues par sa convocation par le Sultan Abdülhamid II qui lui confia direction du gouvernement Ottoman. Ainsi disparut la dernière chance de la Tunisie pour se réformer par ses propres moyens avant que l’étau de la colonisation ne se resserre.

Un siècle plus tard, Tmim frappa le ballon de toutes les forces cumulées des défaites et pensa remettre Cartahge dans le jeu des nations. Mais, la ballon s’écrasa sur la transversale avant de rebondir devant la ligne de but.

Tmim, défait, regarda les siens comme Hannibal avait regardé les siens en reconnaissant la défaite.

33 ans après, Mastour, hésita encore dans son isoloir, mais avait peur de trahir l’histoire qui lui avait été transmise. Il fit le choix qui lui laisserait l’esprit en paix.

Moins d’une décennie après le vote de Mansour et quarante après la transversale de Tmim, Farouk décida de faire le pas latéral à droite et de fermer son angle devant l’attaquant Anglais, mais il ne put. Il fut figé en place par l’ampleur de l’instant, le poids des défaites cumulées depuis des siècles et le déficit d’instinct de la victoire dans les veines. La défaite était déjà en lui, bien avant ce jour, et bien avant sa naissance.

Un supporteur dans les tribunes du stade, qui retenait son souffle, eu un air de déjà-vu, tout comme son grand-père avait eu le même sentiment au stade de Rosario quarante ans plus tôt.

2020 — Carthage, Tunisie

“S’il vous plait?”

“Oui, madame?”

“Est-ce que cette tâche est normale ? Là, sur son front?”

“Ne vous inquiétez pas Madame, c’est une tâche de naissance, elle devrait disparaître bientôt.”

“Et ses oreilles ? Elles sont plus larges que le reste des bébés, nous n’avons pas de telles oreilles dans la famille. Est-ce normal ?”

“Ne vous inquiétez pas Madame. Ça doit être un trait génétique. Il est possible que ce trait était caché depuis une ou deux générations et qu’il réapparaît maintenant chez votre enfant. C’est un très beau garçon, Madame. Félicitions ! Prenez bien soin de lui chez-vous, les temps sont assez difficiles. Avez-vous décidez comment vous allez l’appeler ?”

“Oui. Younes. Il s’appellera Younes.”

Eyes on the screen during the day, eyes on the stars at night. Fascinated by that moment when words magically get in line when I type on my keyboard.

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